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La flotte de Napoléon III - Documents
Témoignages Charles-Henri Bonnescuelle de Lespinois (2)
… SUITE 1 (Charles-Henri de Lespinois) Il trouva moyen de s'évader, et le jour même, la princesse recevait une corbeille de fleurs, sous lequel était caché un œil humain, tout frais, une langue et une main avec cette notice écrite sur un morceau de papier » je t’envoie l’œil qui nous a épié, la langue qui nous a dénoncé et la main qui nous a désigné à la justice du Bey. Yousouf » Et le jeune homme s’empressa, après ce beau coup, de se réfugier au consulat de France, ou M Roche le consul général, le mit sous la protection du pavillon Français et l’accompagna lui-même dans une embarcation portant le pavillon national pour s’embarquer sur un navire qui allait à Bône, tout précisément, en ce moment, nos troupes faisaient le siège pour avoir une base d’opérations pour pénétrer dans la province de Constantine, dont on voulait s’emparer pour en finir avec les Barbaresques représentés alors par Achmed Bey de Constantine. Yousouf se présenta au général, muni d’une lettre d’introduction que lui avait donné monsieur Roche ; sa connaissance du pays, dont il parlait la langue, sa bravoure, son intelligence des choses de la guerre, le firent bientôt remarquer : il parvint à s’emparer par surprise, de la Casbah de Bône, la forteresse qui dominait toute la ville. Il avait formé une bande de sacripants de tous les pays, de renégats, de bons à tout, en un mot. Par une nuit d’orage, ils grimèrent comme des chats les remparts qui étaient ébréchés en certains endroits par suite de l’incurie des Turcs, surprirent les sentinelles, égorgèrent tout ce qu’ils rencontrèrent et firent se rendre le reste des défenseurs terrifiés par ce coup d’audace ; A la pointe du jour, le drapeau Français était hissé sur la forteresse et l’armée entrait dans la ville. Ce fut le commencement de la fortune militaire de Yousouf, on le nomma officier à titre indigène, et, on doit le dire, chaque nouveau grade qu’il acquit, fut dû à un coup d’éclat. Lorsque j’arrivais à Alger en 1851, il venait d’être nommé général de brigade au titre indigène, après la prise de Laghouat en 1853, il fut nommé au titre Français. Il est mort après la guerre de 1870 à Montpellier ou il commandait la division. 1851- 1855 C’est pendant les quatre années que j’ai passées en Algérie que Mac Mahon était dans tout l’éclat de sa célébrité de général Africain ; que le général Pélissier commandait la province d’Oran, la plus turbulente, la plus difficile à contenir à cause du voisinage de la frontière du Maroc, qui offrait toutes facilités de refuge et de ravitaillement aux tribus qui s’insurgeaient à la voix de divers agitateurs politico religieux, tels que Bou Maza, le père à la chèvre ; Bou Barghla, le père à la mule etc. J’aurais voulu voir, à la place de ces vaillants généraux, messieurs les gouverneurs et résidents civils que les gouvernement d’aujourd’hui veulent mettre à leur place dans les colonies en train d’être conquises.. Bien certainement nous ne serions plus en Algérie ; les arabes nous auraient rejetés à la mer. Nous en avons un exemple frappant aujourd’hui à Madagascar. Sans la présence et la gentillesse et la justesse de vue du général Gallieni, tous les Français qui sont dans l’île seraient bien prêts d’être égorgés. Ce fut à cette époque que le professeur Jacubowitz de Saint- Pétersbourg présenta à l’académie des sciences, un travail des plus remarquables sur les fonctions du cerveau. C'est un travail de longue haleine et qui a demandé un grand nombre d’années d’observations minutieuses et d’autopsies très nombreuses, car il repose sur l’observation de vingt cinq mille coupes du cerveau dans ses diverse parties ; Il avait commencé par réunir dans une grande salle clinique un certain nombre de malades atteints de maladie incurables. Outres les observations cliniques, il notait avec soin, sur un registre ad hoc, le degré d’intelligence qu’il supposait à chaque sujet observé, d’après les conversations qu’il entamait avec lui sur divers objets de manière à pouvoir lui donner une moyenne, un coefficient d’intelligence quand un sujet mourait, il préparait son cerveau, et le soumettait à des coupes en tranches d’une épaisseur déterminée d’avance, et il observait, à l’aide du microscope la substance cérébrale plus ou moins riche en cellules dans un espace d’un centimètre carré. Il avait fait et répété ces observations sur un très grand nombre de sujets, et ce ne fût que quand il eu rassemblé un nombre immense de renseignements microscopiques, il en vint à soutenir cette thèse, que toutes les localisations des facultés cérébrales n’ont donné que des résultats faux dans les systèmes de Gall et autres physiologistes ; que pour lui, l’intelligence gît dans les cellules cérébrales, et qu’elle est plus ou moins vive et ouverte selon la quantité de cellules dont un cerveau est doué ; que la multiplication des cellules cérébrales est subordonnée à l’exercice régulier et normal de l’intelligence qui s’atrophie et diminue parallèlement avec la diminution du nombre des cellules. Doctrine absolument matérialiste, qui peut faire comparer le cerveau à une chaudière tubulaire des machines à vapeur, dont la surface augmente avec le nombre des tubes. Vers la mi-décembre 1853, nous avions à bord comme lieutenant, l’enseigne de vaisseau de Chabannes du Peux, un charmant garçon qui dessinait admirablement. Il me fit poser, et fit mon portrait tel que j’étais à l’âge de 31 ans, Il était d’une ressemblance parfaite. Je m’empressai de le faire encadrer, et, profitant du passage à Alger d’un navire de l’Etat qui allait désarmer à Toulon, je l’envoyai à ma femme avec une longue lettre. En cette même année 1853, on était en train de démolir le fort qui défendait Alger du coté de l’Ouest, et qui était situé en dehors des anciens remparts qui s’ouvraient dans cette direction par la porte Bab-El-Oued. Il y avait une légende qui avait été découverte dans des chroniques Beylicales, déposées à la bibliothèque d’Alger et que monsieur Berbrugger, l’érudit bibliothécaire, avait traduites et publiées. Dans cette légende il était dit qu’un bey de l’époque de l’occupation d’Oran par les Espagnols, c'est-à-dire vers le XV siècle, ayant capturé un Maure d’Oran qui avait embrassé le catholicisme entre les mains de moines espagnols, lui fit subir le supplice suivant. On était en train de bâtir les substructures de ce fort à l’aide de blocs de béton que l’on formait sur place. Un jour que le Bey assistait à ces travaux, il vint à se souvenir de ce prisonnier, qu’on appelait Géronimo depuis son baptême : il ordonna qu’on le lui amena, et lui intima l’ordre d’abjurer cette religion des Roumis, et sur le refus répété de ce malheureux, il lui fit lier les pieds et les mains, le fit étendre de tout son long dans le grand cadre qui servait de moule aux blocs de béton, et le fit recouvrir de béton et de mortier, on continua à bâtir les fondations du fort sur ce bloc qui contenait Géronimo. Or en 1853, les officiers d’artillerie, guidés par les indications que leur avait donné Monsieur Berbrugger, firent partir un pétard qui ouvrit latéralement le bloc ou été enfermé le pauvre diable depuis environ trois cent ans, et on pu voir le squelette dans la position forcée l’avait mis la pression du béton. Mais il y avait des contradicteurs, des incrédules touchant cette légende, ce qui donna lieu à la formation d’une commission présidée par le gouverneur général Randon qui était protestant, et était entré l’évêque d’Alger, Monseigneur Pavie et tutti quanti. Un employé des postes et trésor de l’armée qui était très malin et spirituel (il était borgne) s’empara de la chose et fit une complainte qui a parcouru toute l’Algérie, et dont on m’adressa une copie que je reproduis ici, avec les noms des membres de la commission. Il en résulta de toutes ces histoires, de ces commissions, de ces interprétations de textes plus ou moins hyperboliques, que se fût Monseigneur Pavy qui l’emporta. On sépara avec précautions infinies le bloc de béton renfermant le squelette des autres blocs qui l’entouraient et au jour convenu, l’évêque avec tout son clergé et une procession aussi longue que les Panathénées du Parthénon d’Athènes, vint prendre possession de la géode avec son contenu pour le faire transporter en grande pompe dans la cathédrale d’Alger, où on le voit encore. Il avait eu l’habilité d’obtenir préalablement du Pape Pie IX non point la canonisation, mais le titre de bienheureux pour cette pauvre victime de la cruauté d’un Bey d’Alger. 1854 Dans l’été de 1854, comme nous faisions avec mon navire l’Euphrate, les courriers d’Oran à Cadix faisant escale à Djemma, Gaza, Gibraltar, et Tanger, je fis connaissance du capitaine Chanzy, le chef du bureau arabe de Clemcen en ce moment, et qui, plus tard, en 1870, dans la guerre contre les allemands s’illustra comme général en chef de l’armée de la Loire. C’est également à Oran que je fus présenté au général Pélissier qui, plus tard, prit Sébastopol, et qui, malheureusement, est mort avant notre guerre désastreuse avec la Prusse. C’était un esprit abrupt, primesautier, énergique et ne craignant pas la responsabilité. S’il avait été à la place de Mac Mahon dans l’armée levée à Paris, cela eut marché autrement, car il ne se serait pas laissé entraîner par des raisons dynastiques a se faire enfermer dans Sedan : ou bien, si à la place de Bazaine, il eut commandé cette belle armée de Metz qui infligea de si rudes défaites aux Allemands sous les murs de cette ville, ils les auraient chassés de France ! et nous n’aurions pas été démembrés !. C’est à cette époque que commencèrent à défiler de l’Algérie vers l’Orient ces vieilles troupes d’Afrique qui venaient se couvrir de gloire en Crimée et sous les murs de Sébastopol, Mais quelle hécatombe, bon Dieu ! que de généraux, d’officiers supérieurs et subalternes que j’ai connus, à qui j’ai serré la main à leur départ et qui ont laissé leurs os sur la terre de Chersonèse ; Et je ne parle pas des pauvres soldats !!! bien que pour ma part, Français, nous avons perdu 400 000 hommes, les Anglais autant ; les Russes 600 000 ; quant aux turcs on n’a jamais pu arriver à énumérer leurs pertes ; tout ce que l’on peut dire c’est qu’il mouraient comme des mouches ; et tout cela pour suivre une politique néfaste, contraire à tous nos intérêts, uniquement pour faire le jeu de l’Angleterre qui nous a remerciée de la façon que nous savons tous, même en ce moment actuel ; Ce sont et ce seront toujours nos ennemis les plus intimes et les plus déloyaux. Quoiqu’il en soit, un beau jour, l’Euphrate reçut l’ordre de rallier le port de Toulon après un séjour de quatre ans en Algérie. Dans les derniers temps ma femme et mes deux fils étaient venu me rejoindre à Alger, et après un séjour de six mois nous rentrâmes à Toulon, ou je débarquai de l’Euphrate et fus affecté à la prévôté de l’hôpital du Bagne. Mais ce ne fut pas pour longtemps, car un beau jour je fus désigné pour aller embarquer à Constantinople sur la frégate » l’Algérie » en remplacement de Duprat, l’auteur de l’Opéra de Pétrarque, qui était convalescent de typhus et qui rentrait en France, après un séjour de quelques mois à l’île de Calechi (île des princes) dans la mer de Marmara, ou était mouillée la frégate jusqu’à ce que son équipage se fut remis de l’épidémie de typhus qui avait régné à bord et fait pas mal de victimes, nous reçûmes l’ordre de rallier Toulon. En route et par prudence, je fis acheter de grandes quantités d’oranges, de citrons et œufs pour l’équipage à Messine, car j’avais déjà des symptômes de scorbut chez quelques hommes ; tous étaient profondément anémiés, et bien certainement, si je n’avais pas pris ces précautions, nous serions restés en route. Pris par les calmes dans les parages des îles Lipari, nous étions à quatre milles à peine du Stromboli, que je tombai malade du typhus heureusement, je ne fus pas assez profondément atteint pour ne pas pouvoir me mouvoir, je me faisais habiller par mon domestique et j’allai me placer avec mon aide, sous la ralingue de la brigantine, et je ramassais le plus possible d’oxygène dans mes poumons ; Je suis convaincu que c’est à cela que je dois de n’avoir pas vu s’aggraver mon état ; pourtant quand nous arrivâmes à Toulon, je pouvais à peine me soutenir et je restai alité à la maison ; Grâce à un bon régime et au changement d’air, je fus en état de suivre la destination de la frégate qui devait aller désarmer à Brest. Je restai trois mois à faire du service à l’hôpital de Clermont-Tonnerre, et je rentrai à Toulon à la fin de l’année. Comme j’avais fini mon temps d’embarquement, j’étais le dernier à partir. Et sur ces entrefaites, la prévôté de l’hôpital de Saint-Mandrier étant devenue vacante, je fus désigné pour cette fonction, sous les ordres de Mr Jules Roux, qui était alors second médecin en chef, chargé du service général de l’hôpital ; Comme j’étais habituellement son prévôt quand j’étais à terre, sur sa demande, il savait qu’il pouvait compter sur moi, et il ne se gênait pas pour brûler le service, pas mal, souvent. Seulement, quand quelque chose d’insolite arrivait, je le tenais au courant et je l’avertissais ; mais ; quoique j’y trouvasse mon profit pour mon instruction clinique, cela quelquefois me gêner, ayant sur le dos la responsabilité de 400 malades. Enfin cela marchait bien, car le nombre des malades diminuait tous les jours. Si bien qu’au mois de septembre 1857, le directeur du service de santé décida de fermer l’hôpital et d’évacuer le peu de malades qui restaient, à l’hôpital principal en ville. Il y avait tempête de calme pathologique. Je quittai donc la prévôté et me trouvai le premier à embarquer. Heureusement pour moi, le petit aviso garde pêche » le Rôdeur » devenait vacant, et je fus embarqué sur ce petit navire avec lequel j’ai visité tous les ports de la côte sud de la France, depuis Nice jusqu’à Port-Vendres, passant par Marseille. Nous fîmes d’abord le service entre ce port et Antibes, et au commencement de 1858, nous allâmes nous amarrer, bord à quai à St Jean, prés de la santé, à Marseille, je revis l’excellent et vieil ami de mon père, Mr Giscaro, qui se risqua à venir visiter ce qu’il appelait plaisamment mon yacht ; toujours bon et affectueux, il me retenait quelquefois à déjeuner, et nous parlions des souvenirs d’antan et de la Castellane, et de tous les membres de la famille. Quelque fois ma mère et ma femme venaient me voir, alors il saisissait cette occasion de nous réunir tous à sa table ; il supportait avec un courage tout philosophique la perte qu’il avait faite. D’abord de sa charmante fille, puis, peu de temps après, de sa femme ; et il manifestait déjà le désir de retourner à Toulouse, son pays natal, ou il avait un neveu, docteur en médecine, projet qu’il réalisa plus tard. Je reçu de lui, plus tard, en 1864, une lettre touchante dans laquelle il me remerciait d’avoir pensé à lui, en lui faisant partager avec mon père la dédicace de ma thèse pour le doctorat, c’était de toute justice selon moi ; et ensuite, il me semblait en faisant cela, adresser un nouvel hommage à la mémoire de mon père dans la personne de son ami. Le mois de mai arrivant, le commandant du « Rôdeur » décida de commencer à exercer la surveillance de la pêche dans le secteur Marseille, Port-Vendres. Et naturellement les premiers ports que nous visitâmes fut, Port de Bouc, les Martigues, la nouvelle Venise et l’étang de Berre ; C’étaient des pays d’autant plus curieux à visiter qu’ils n’avaient pas subi encore le niveau égalitaire que les voies ferrées promenant sur les localités qu’elles desservent. Ils avaient conservé leur couleur locale, cette saveur spéciale à chaque terroir, ainsi que les mœurs et les coutumes anciennes ; aussi il fallait voir le bon sang que se faisait notre jeune commandant quand, causant service avec le syndic des gens de mer, il lui faisait des questions sur les habitudes et les coutumes du pays. Un jour entre autres, qu’il lui demandait pourquoi il y avait un si grand nombre de jeunes filles qui n’étaient pas mariées et qui pourtant étaient enceintes, alors le bonhomme de lui expliquer que les jeunes gens n’épousaient que des filles à la preuve…. Mais comment ? À la preuve de quoi ?... eh ! Commandant, c’est que lorsqu’elles sont enceintes, c’est preuve qu’elles sont bonnes ! Ah très bien ! Je comprends ; de cette manière, ils sont surs d’avoir des enfants ! Oui, commandant… et quelle envie de rire nous avions ! Notre charmant commandant ! C’était Doudart de LaGrée, alors lieutenant de vaisseau, élève de l’école polytechnique, passionné pour les arts et très fort en archéologie. Il déchiffrait les inscriptions romaines et grecques avec la plus grande faculté ; avec cela modeste et très bon. Il est mort capitaine de frégate, commandant en chef l’exploration du Haut Mékong, d’une maladie de foie d’origine paludéenne. Il a été le précurseur des conquérants du Tonkin, et avait devant lui l’avenir le plus brillant ; Il repose sous un arbre dans le haut Yunnan, au nord du Tonkin, et son cœur est déposé dans un monument qui lui a été élevé dans sa ville natale prés de Grenoble. Nous avons fait un véritable voyage de touristes. Nous avons vu Narbonne, vieille capitale de la Narbonnaise Romaine, dont le musé est rempli de sculptures anciennes, entre autres un buste en marbre blanc d’Agrippine mère de Néron, qui est un véritable chef d’œuvre. En faisant les tranchées pour le chemin de fer du midi, on a mis à jour toutes les pierres sculptées d’un ancien arc de triomphe qu’on pourrait reconstruire si on les rassemblait et rajustait avec soin. La cathédrale St Just de Narbonne est un beau et hardi spécimen de l’art gothique, et les traditions Romaines y sont restées si vivaces qu’on vous parle de tel ou tel personnage Romain, tel proconsul ou tribun comme si on les avait vus hier ; et l’on a coutume d’attribuer à Jules César une foule de choses qui n’existent que dans l’imagination féconde des tartarins du pays. De Narbonne à Sète, il n’y a qu’un pas ; et là, comme le navire y était moins exposé qu’ailleurs dans son port bien fermé, après avoir visité tous les musées et les diverses fabriques du pays, entre autres celles de vin de Champagne, nous prenions le chemin de fer et nous allions visiter Montpellier, Nîmes etc. L’ancienne Nemausus était surtout, pour nous, l’objet d’une attraction toute spéciale, à cause des nombreux spécimens de l’art antique qu’elle vous présente à chaque pas, mais encore à cause de l’élégance de l’architecture des maisons qui se ressent de l’étude de l’antique. Les arènes, la maison carrée, la fontaine et les bains Romains, la tour Magne, les vieux temples en ruines, tout cela nous attirait, et avait pour nous un charme infini, surtout avec un Cicérone comme cet excellent de Lagrée ! Nous continuâmes à visiter tous les ports de la côte et entre autres Aigues Mortes, célèbre par le choix que fit St Louis de cette ville, comme port d’embarquement de sa croisade en Egypte. C’est lui qui fit bâtir cette énorme tour qui domine tout le pays de toute sa hauteur de trente mètres. Cette petite ville si misérable par sa situation au milieu des bourdigues et des marais salants du delta du Rhône, dont les habitants minés par la fièvre avaient conservé tous les caractères éthiques des Sarrasins dont ils descendent presque sans mélange, Cette ville, dis je, est très curieuse à voir à cause de sa ceinture complète de remparts à mâchicoulis avec des tours à créneaux de distance en distance, ouvrage de Philippe le Hardi, fils de St Louis et construit sur le modèle de la ville de Damiette, en Egypte, à cette époque, La tour de constance, bâtie par Saint Louis est antérieure de plusieurs années à ces remparts, qui sont soigneusement entretenus par un garde du génie nommé à cet effet par l’état, car ils ont été classés comme monument historique. Nous avons observé à Aigues mortes une seconde édition des mœurs et coutumes des Martigues; une passion effrénée pour les ferrades et les jeux de taureaux de la Camargue qui, parait-il, sont plus farouches que dans tout le reste du delta (sans doute pour faire honte aux filles du pays !!) avec çà, un fond de religion et d’idées chevaleresques, des passions vives et des vendettas comme en corse, des idées généreuses et un sentiment de liberté indomptable, surtout chez les pâtres des manades de chevaux et de bœufs. Nous avons laissé dans le pays un souvenir profond. C’était l’époque du mois de Marie, et on n’avait personne pour accompagner avec les orgues. Il arriva que pilotés dans le pays par un receveur de l’enregistrement, en visitant l’église, il nous raconta que les desservants de la paroisse étaient navrés de ne plus entendre les sons de l’orgue (l’abbé qui en joué ayant été changé). Nous montâmes dans la galerie, j’ouvris les registres et je priai le commissaire de souffler, et je me mis à jouer ce qui me passa par la tête. Sur ces entrefaites passe un abbé qui reste figé au sol en entendant mugir les orgues ; il monta et me prie avec instance d’accompagner les cantiques des choristes au mois de Marie. Je lui fais observer que je ne sais pas les airs que chantent ces demoiselles : « qu’à cela ne tienne, monsieur le docteur ! Attendez moi un instant je vais revenir » Il sort et s’en va recruter les choristes aux quatre coins de la ville. En véritables filles d’Eve poussées par la curiosité, elles arrivent toutes, et se rangent en cercle autour de moi ; il y en avait de charmantes ; hum !! Enfin je prie celles qui faisaient le chant, de chanter leur partie dans le ton qu’elles prenaient habituellement ; Bref !!! J’attrape le ton, à mon signal on part, l’accompagnement est empoigné par moi à la volée. Elles trouvent cela joli ; l’abbé nage dans le septième ciel… nous passons en revue et répétons de cette manière tous les cantiques qu’elles avaient l’habitude de chanter, et on me donne rendez vous pour le soir. Quelle rumeur ! Qu’elle renommée enthousiaste circule dans la ville ! Un officier de marine va faire jouer les orgues et accompagner le mois de marie !!. Le soir toute la ville était dans l’église, et ceux qui n’avaient pas pu
trouver de place dans l’intérieur du temple écoutaient dehors et faisaient queue jusque devant la statue de Saint louis qui est face à la cathédrale. Cela marcha comme sur des roulettes, malgré les appréhensions que je causais à notre excellent commandant qui avait une peur bleue que je ne fisse quelque frasque. C’était un vendredi ; Le curé vint le lendemain à bord me remercier et remercier aussi le commandant l’invitant à assister à la grand’messe le dimanche. Il reçut également la visite de toutes les autorités ; Tout le monde s’empressait de nous saluer, de nous sourire, de nous faire des politesses ; Voyant cela, le commandant nous dit « Parbleu ! Voila de braves gens ! Et je veux que la fête soit complète ! » Il fut convenu avec le curé que, le dimanche, je jouerai des orgues à la grand’messe, et que le soir, on danserait sur le quai entre les remparts et le Rodeur qui fut installé en conséquence. On avait tendu des pavillons reliés entre eux, des remparts aux deux mats du navire. Les matelots avaient nettoyé et battu le terrain en cet endroit. Le pont du Rodeur entre les deux mats avait été converti en buffet ou il y avait des masses de gâteaux et des liquides de toute espèce. Le tambour de la ville avait reçu, avec la pièce du commandant, l’ordre de tambouriner dans toute la ville, que le Rodeur donnait une soirée dansante aux habitants. Le dimanche guidé par un abbé qui m’avertissait quand il fallait jouer, je fis entendre aux habitants d’Aigues-Mortes des airs de tous les grands maîtres, la prière de Moïse à l’élévation et enfin une marche guerrière de Verdi à la fin. Oh jamais on ne pourra se figurer l’effet produit par un virtuose improvisé et de ma force : peu s’en fallut-il qu’on ne m’applaudit comme au théâtre. Les desservants de la paroisse étaient aux anges, et le commandant lui-même, qui trônait au banc des marguilliers en tenue, sabre et épaulettes, regardait de temps en temps de coté, haut aux orgues, comme pour se rendre compte que c’était bien moi ; je le voyais dans le petit miroir qui donne vue sur l’autel et les environs et qui est placé au-dessus des claviers. Plus tard vint le mois de Marie, et enfin après le dîner, en avant les plaisirs profanes sur lesquels le bon curé ferma les yeux, supposant avec raison, comme Saint Augustin, que la corde d’un arc ne doit pas être toujours tendue. Ce fut une soirée fulgurante, inoubliable ! Il est dans l’habitude à Aigues Mortes, comme du reste en Espagne, que l’on prend une danseuse pour tout le bal durant. Et je dois dire, qu’il s’établit en cette soirée des intimités qui donnèrent un peu de souci à notre cher commandant, car nous avions un petit équipage très gentil, assez élégant et en grande partie composé de provençaux. Pour moi j’avais tout simplement invité la soprano des choristes qui était toute orgueilleuse d’être la danseuse du docteur. Cela fit qu’elle requit, selon la coutume du pays ; un surnom que probablement elle porte encore ; ses compagnes ne l’appelèrent plus que la Majour (on appelle le médecin, Major). On dansa presque jusqu’au jour, et, sitôt que le pont fût nettoyé, les pavillons et tous les appareils remis en place, le commandant donna l’ordre d’allumer les feux ; la nouvelle de notre départ se répand dans la ville comme une traînée de poudre ; et lorsque le Rodeur avec son panache de fumée défila majestueusement devant les remparts de la vieille cité, on vit presque toute la population crier avec exaltation « vive le docteur ! Vive le docteur !! Et toutes ces charmantes filles qu’on laissait sur le goût de ce plaisir impromptu qu’on leur avait procuré, s’essuyaient avec leur mouchoir leurs beaux yeux noirs baignés de larmes ! Nous visitâmes encore Agde, Collioure, Port-Vendres ou nous fîmes honneur aux vins délicieux de Rivesaltes, de Cospron etc. et enfin nous rentrâmes directement à Marseille. Sur ces entrefaites, le commandant reçut l’ordre de rentrer à Toulon, et, comme mon temps d’embarquement était terminé, je débarquai pour le service à l’hôpital du bagne comme prévôt avec Mr Jules Roux. Rien de particulier dans ce service, si ce n’est qu’il y eut une épidémie de typhus parmi les condamnés, et que la salle des fiévreux regorgeait de malades jusque vers notre coté affecté aux blessés et aux incurables. 1859 Au printemps de 1859, je fus embarqué sur le vaisseau le Napoléon. La plupart du temps en rade d’Hyères, exercices à feu, expériences sur de nouveaux moyens de destruction qui sont d’après les philosophes de tous les pays, le critérium d’une civilisation plus ou moins avancée. Mais le vieil adage, si vis pacem parabellum, reçut son application en ce moment ou personne ne s’attendait à la guerre. Tout d’un coup la nouvelle se répand que nous avons déclaré la guerre à l’Autriche et que les plaines de la Lombardie sont destinées à devenir, à nouveau, le champ clos ou se joue la destinée de l’Italie ; La déclaration de guerre coïncida avec l’achèvement de la voie ferrée entre Marseille et Toulon. Cette dernière ville devint en peu de jours un vaste camp où se succédait des troupes de toutes les armes. Outre l’escadre de guerre qui était destinée à les protéger, une énorme quantité de navires de commerce, mobilisés par l’état, venait charger du matériel, des munitions des vivres, des troupes qui se dirigeaient le plus rapidement possible sur le port de Gènes. D’un autre coté, les voie ferrées par Lyon, versaient jusqu’au pied des Alpes, les troupes qui devaient agir par le nord de l’Italie. Les navires de guerre transportaient également des troupes avec une grande célérité. Le Napoléon et la Bretagne transportèrent à eux seuls, presque une division entière, avec ses généraux, aide de camps, chevaux etc. C’était un enthousiasme indescriptible, surtout quand toutes ces belles troupes débarquaient à Gènes ; le génie superlativement laudatif du peuple Italien se donnait carrière pour acclamer les libérateurs ! Hélas ! Depuis, cela s’est bien refroidi, et le roi Humbert a par trop vite oublié, que vingt mille Français dorment leur dernier sommeil dans les plaines de la Lombardie après lui avoir donné sa couronne. Quant au Napoléon, de concert avec l’Algésiras portant le pavillon de l’amiral Jurien de la Gravière, il fut dirigé avec trois frégates dans l’Adriatique pour bloquer l’escadre Autrichienne et faire une diversion sur les cotes de la Dalmatie et de la Vénétie. Nous étions mouillés devant Venise à dix mille en mer environ, après avoir capturé en route une certaine quantité de navires Autrichiens, qui avaient été surpris par la déclaration de guerre. Plusieurs revenaient d’Angleterre bondés de charbon de Cardiff et servaient de magasin à l’escadrille, qui venait y faire son chargement. Nous en prîmes un entre autres, un trois mâts, par le travers de Raguse. Il revenait du Levant, et était chargé principalement de vin de Chypre et de sucre raffiné. Tout cela fut distribué aux Etats majors et aux équipages, et, pour ma part, je rapportai à la maison une dame Jeanne de vin de Chypre qui nous fit à tous bien plaisir ; Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce navire, qui était commandé par un capitaine Dalmate, qui s’appelait, autant que je me souviens, Obranowitch, appartenait, navire et cargaison, à Mr Girardelli de Trieste, le beau frère de Mr Andrieu, l’ancien secrétaire de la mairie d’Ollioules, et par qui j’avais été admirablement bien reçu, sur la recommandation de ce dernier, lorsqu’en 1848, j’allais à Trieste sur la frégate la Psyché. C’est à ce mouillage devant Venise que nous apprîmes par les bateaux qui revenaient de Rimini, nous apporter des vivres frais, les deux batailles de Magenta et de Solferino. Nous fûmes envoyé par l’amiral pour observer les mouvements d’une frégate Autrichienne qui se hasardait à sortir de Cattaro pour aller jusqu’à Ancône et vis versa. Nous prîmes mouillage à Antivari, petit port forain dépendant du Monténégro, et alors occupé par les Turcs qui avaient établi un camp dans la plaine au pied du mamelon sur lequel la ville était bâtie. Très curieuse, cette petite cité qui fut d’une certaine importance lorsque la république de Venise était maîtresse de toute l’Adriatique et du Levant. On y voit encore d’anciennes maisons avec les armoiries de leurs habitants sculptées au dessus de la porte ; tout cela, quoiqu’en ruines, témoigne encore d’une splendeur déchue. La conclusion de l’armistice entre la France et l’Autriche, et la paix de Villafranca, mirent fin à notre peu glorieuse campagne et nous rentrâmes à Toulon ou je fus débarqué du Napoléon pour embarquer presque immédiatement sur le Grondeur, bateau hôpital, qui transporta des blessés et des malades à Toulon pendant environ deux mois. Puis nous fîmes encore quelques voyages pour transporter du matériel d’ambulance, et une foule d’impedimenta hors service. C’est alors qu’après avoir assaini et purifié autant que possible ce vieux bateau, je profitais du dernier voyage pour faire visiter Gênes à ma femme. De retour à Toulon, le Grondeur désarmant, je fus embarqué, en cours de campagne sur le Panama qui allait désarmer à Brest. Nous nous sommes trouvés dans ce port un grand nombre de chirurgiens du port de Toulon qui étaient venus comme moi désarmer leurs navires. Comme je me trouvais en cours de campagne, je fus embarqué sur l’Algésiras qui était en commission de rade, et sur lequel le contre amiral Paris avait son pavillon. Je passai tout l’hiver et une grande partie du printemps, et en profitai pour travailler, car toutes ces pérégrinations et déplacements, pendant cette guerre de 1859 nous dérangeaient beaucoup de nos études. Entre temps, que les peuples se massacraient à l’envie, et cela pour faire de la mauvaise besogne, comme la suite des temps la démontré, l’académie des sciences était le champ de bataille ou se battaient des questions scientifiques d’un très haut intérêt, et qui tenaient en éveil tout le monde savant. D’un coté Georges Pouchet soutenait avec un talent incontestable la théorie de la génération spontanée, théorie matérialiste, que combattait avec une logique serrée et étayée d’expériences lumineuses l’illustre Pasteur, développant sa doctrine microbienne dont les conséquences ont une portée qu’à cette époque on ne prévoyait pas encore, malgré que l’application en eu été déjà faite à l’occasion des épizooties qui décimaient les troupeaux. Une compagnie Anglaise, la compagnie Powel qui possédait d’immenses troupeaux de bêtes à cornes sur les bords du Danube, subissait des pertes considérables dans son exploitation des conserves de beauf bouilli, par suite d’épizooties, le typhus des bêtes à cornes. Les découvertes de Pasteur, et la vaccination de ces animaux par les procédés indiqués par le savant, sauvèrent cette compagnie de la ruine, et depuis, elle a réalisé des bénéfices considérables. L’étude des ferments dans le vin, la bière, le chauffage des vins, sont les moindres résultats des doctrines qu’il a popularisées. De plus, ses travaux ont ouvert la voie si étonnante d’une médecine nouvelle qui dans un demi-siècle, aura complètement transformé l’art de guérir ; Aussi est-ce avec raison et justice, que Pasteur a été unanimement proclamé un bienfaiteur de l’humanité. J’eu l’occasion de lui parler plus tard en 1866 de l’arsenal de Castigneau à Toulon ou il était venu pour apprendre aux employés des vivres, le procédé du chauffage des vins pour les empêcher de tourner à l’aigre dans les pays intertropicaux. Les membres de la commission des vins, dont je faisais partie, avaient reçu l’ordre d’expérimenter l’extrait de viande Liebig, et, en voyant cette matière il nous demanda ce que c’était ? Nous le lui expliquâmes ; il sourit, et se contenta de dire « tiens ! Il s’occupe de ces choses !!! » ce qui voulait dire que le chimiste Prussien Justus von Liebig, fait commandeur de la légion d’honneur par Napoléon III, faisait de la science productive, mais qu’il ne faisait pas comme lui de la science pure. Novembre 1860 Enfin s’ouvrit le premier octobre 1860, un concours pour plusieurs grades dans le port de Toulon. Il y avait trois places, nous étions quatorze concurrents dont onze présents et trois qui concouraient à l’absence. La lutte fut chaude et les questions posées traitées de telle manière que les trois concurrents à l’absence furent éliminés. Je pris modestement la seconde place. Ce jour mon excellent père pleura de joie et nous fîmes un petit dîner de famille pour arroser mon troisième galon. Je fus du service à terre pendant un mois environ, et j’embarquai en commission de rade sur la frégate l’Impératrice Eugénie, c’est à ce moment que je pus terminer la citerne de la campagne, et j’implorais tous les saints du Paradis pour qu’un orage vint la remplir, si bien que Boyer Ressés, lieutenant de vaisseau à bord, ne manquait jamais, toutes les fois que le temps s’assombrissait, à s’écrier : ce sacré Lespinois avec sa citerne, il va nous faire venir la pluie !! Mais le temps marchait, et à la fin de mars 1861, je fus désigné pour aller remplacer un collègue qui rentrait en France, de la Cochinchine. Il fallait se dépêcher d’organiser mon bazar pour partir, car la frégate l’Asmodée qui allait partir pour Alexandrie avait reçu l’ordre de s’apprêter vivement. Pendant que ma femme me préparait mes malles, choses à laquelle elle était habituée depuis longtemps, je courus embrasser ma petite Eugénie qui née en janvier, était nourrie à Ollioules. La pauvre mignonne ne comprenait rien à ce redoublement de caresses que je lui fis. J’allais faire mes adieux à mes parents et j’embrassais mon cher père pour la dernière fois. Je partis laissant tout mon monde dans les larmes. Il ne valait pas la peine de tant presser le départ de la frégate, car j’ai séjourné deux grands mois à Alexandrie, à attendre que le navire qui devait me conduire en Cochinchine fut arrivé à Suez ; car à cette époque le canal n’était pas achevé, tant s’en fallait ; et il y avait dans toute l’Egypte des agents anglais qui détournaient les fellahs d’aller travailler au canal en leur faisant croire qu’on ne les payerai pas et que c’était un prétexte pour les incorporer de force dans l’armée du Khédive. Comme l’Asmodée repartit pour Toulon, on embarqua tous les passagers, officiers et matelots, sur un transport qui était en station à Alexandrie et dont le second, David était le frère de Pierre David chef d’atelier de la Ciotat. Enfin, dans les premiers jours de Juin, le grand transport le Dryade arriva à Suez, et on forma à Alexandrie un train spécial considérable pour transporter à Suez tous les passagers, les vivres, les munitions et autres impedimenta qui devraient être transportés à Saigon par la Dryade. Nous restâmes quelques jours à Suez ; et il m’arriva une petite aventure qui mérite d’être notée. Un jour, en rentrant à bord, au moment de passer du quai, je fus accosté par un Quidam qui était assez pauvrement vêtu, vieux pantalon, redingote presque usée, un fez arabe sur la tête, et, pour tout bagage, une chemise de couleur dans un mouchoir. Me prenant pour un officier de la Dryade, cet individu me demanda s’il n’y avait pas moyen d’embarquer gratuitement sur le navire, offrant de payer son passage en faisant fonction de domestique, qu’il était garçon de café au Caire et qu’il voulait essayer de tenter la fortune en Cochinchine, en faisant tel métier qu’il serait possible de le faire. Je lui répondis que je n’étais que passager à bord du Dryade, mais que je pourrai parler en sa faveur au lieutenant et que, le lendemain, je lui donnerai une réponse en descendant à terre ; Le lieutenant était Panon du Hazier, gendre de Mr Baptistin Auban, je le connaissais déjà et lui parlai de la demande faite par cet individu ; Or il y avait énormément d’officiers passagers, et justement le maître d’hôtel avait demandé son débarquement à Saigon. Du Hazier était donc fort embarrassé pour le service de la table de tant de passagers. Il prit la balle au bond et pria de dire à cet homme qu’il pouvait venir et qu’on tacherait d’arranger la chose. Il se trouva que cet homme était intelligent et très débrouillard. Pendant toute la traversée, nous fûmes très bien servis, car il avait, à son tour, stylé quelques matelots qui le secondaient bien. Bref quand nous débarquâmes à Saigon, chacun lui donna sa pièce. Ce fut le commencement d’une fortune assez rondelette qui fût édifiée assez rapidement avec intelligence et même honnêteté. J’allai embarquer sur une canonnière qui devait partir le lendemain pour Mytho, dans les environs duquel le Du Chayla grande frégate était mouillée et je pris possession de mon service qui n’était pas une sinécure, car nous étions presque en épidémie perpétuelle ; accès de fièvre de toutes formes, accès pernicieux, affections du foie, coliques sèches, choléra foudroyant, bref toutes les herbes de saint Jean. Nous avions à bord une compagnie du 103ème de ligne avec ses officiers, et une compagnie de débarquement du bord ; tout ce monde s’en allait dans des embarcations armées en guerre sous le commandement d’Amet, alors lieutenant de vaisseau, actuellement vice amiral en retraite, et on poursuivait les pavillons noirs de tous les cotés : on en tuait quelques-uns, on en faisait prisonniers quelques autres, que le commandant le Bris faisait pendre immédiatement haut et court, si bien, qu’au bout de peu de temps, la région était tranquille, mais la frégate était baptisée du nom de potence ; car, pour le 15 Août, fête de l’empereur, les basses vergues étaient garnies de pendus en guise de lanternes vénitiennes !! C’est que j’ai pu m’assurer de l’indifférence de ces peuples pour la mort, qu’ils regardent comme un incident dans la vie, ce qui est dû, selon moi, à la croyance des réincarnations successives de l’âme humaine, qui est un des dogmes fondamentaux de la doctrine de Bouddha. Nous menâmes cette vie là, pas très agréable, du reste, pendant plusieurs mois, et nous rentrâmes à Saigon pour nous ravitailler et débarquer les troupes que nous avions à bord. C’est alors que me promenant dans la ville que je ne connaissais pas encore, je revis cet homme que j’avais fait embarquer sur la Dryade à Suez. Avec l’argent qu’on lui avait donné, il avait loué une petite case en bois à la devanture de laquelle, il avait inscrit lui-même Buvette des Sous-officiers comme je passai devant, il me reconnut, vint à moi et se confondit en remerciements ; répondant à ma question s’il faisait ses affaires ? Il me dit qu’il était très content et que non seulement, il faisait bien avec sa buvette, mais que, comme il savait aussi faire la cuisine, on allait chez lui manger un morceau sur le pouce et que les bénéfices étaient tels qu’il en était lui-même étonné. Bref pour finir, je le revis prés d’un an plus tard. A coté de la buvette qui existait toujours, je vis un magasin ou l’on vendait des plumes, du papier, de l’encre, des enveloppes, et ensuite un fond de livres, de brochures et romans. Il me vit et en souriant, me dit, J’avais entendu dire depuis quelque temps que les officiers, les malades, les sous officiers s’ennuyaient beaucoup depuis que les expéditions étaient finies. Alors je me dis que si ces messieurs et tout ce monde avait des livres, des romans, enfin une bibliothèque à leur disposition, ils seraient enchantés, j’écrivis à ma femme, en lui envoyant une assez forte somme, d’acheter tous les rossignols de librairie qu’elle pourrait se procurer à bas prix, d’y ajouter tous les articles de papeterie, de faire enfermer tout cela dans de grandes caisses et de venir me rejoindre. Oh monsieur vous ne pouvez pas vous figurer l’effet produit dans la ville et dans toute l’escadre par l’ouverture de ce magasin que ma femme tenait avec politesse et intelligence. Cela m’était enlevé à n’importe quel prix, au point que j’ai été obligé d’écrire en France pour en faire venir d’autres. Bref, j’ai réalisé des bénéfices énormes et je suis en train de faire fortune et c’est à vous monsieur le Docteur, que je le dois.
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